LETTRE DE NAVARIN (63)

(De Spetsaï à Pylos)

du Dimanche 2 Août au Samedi 15 Août 2015

Balthazar est mouillé dans le vieux port de Spetsaï. Il est délicieux de flâner sur ses rives. Plusieurs chantiers artisanaux y construisent des caïques et autres barques. Mais qui était cette Bouboulina dont plusieurs bateaux locaux et restaurants arborent le nom ?

Née dans une prison turque à Constantinople cette femme de légende eut une vie mouvementée. Des années plus tard Spetsaï fut la première île avec Hydra à se révolter contre les Turcs. Elle engagea sa flotte marchande, importante à l’époque, dans la cause grecque. Bouboulina, femme à forte personnalité était revenue sur son île et y disposait alors d’une grosse fortune. Elle possédait des navires dont l’Agamemnon, véritable navire de guerre qu’elle avait réussi à faire construire en fraude (plus grand qu’autorisé) en graissant la patte du gouverneur turc. Elle prit alors la tête de cette flotte. Son acte le plus audacieux fut la destruction d’une partie de la flotte turque à Nauplie à l’aide de brûlots (bateaux boute-feux), acte commémoré chaque année par une fête joyeuse. Quand les femmes s’y mettent il y a intérêt à baliser ! Même les Turcs l’ont appris à leurs dépens.

6H20, Dimanche 2 Août, à larguer les amarres avec notre nouvel équipage : JP et Mimiche, Hedwige et Laurent arrivés la veille par le ferry rapide du Pirée. Départ un peu rude pour eux : près de 90 milles par ciel splendide mais mer creuse de travers générée par un solide meltem. Longue mais rapide traversée au Petit Largue puis vent de travers, grand’voile à 2 ris, génois à 2 marques, avec des épisodes de rafales à 35nds. Par le travers çà roule avec de bons coups de gîte quand les lames passent en soulevant le bateau sur leurs crêtes. Retour à Sifnos, dans l’excellent abri de la baie Vathi après avoir abandonné l’idée initiale d’aller à Serifos revoir sa très belle chora, mais au mouillage trop exposé aux rafales dévalant la montagne.

Mouillage à 17h15. Le nouvel équipage a parfaitement étalé bien qu’il n’ait pas eu vraiment le temps de prendre ses marques, en particulier Laurent, solide canadien de Montréal, dont c’est la première expérience en bateau. Il a géré sa traversée sans broncher, son chapeau canadien aéré ou sa casquette noire sur la tête, son éternelle chemise noire à manches longues toujours impeccable (il en a amené 7 !), son short noir, une seule tranche de pain et pas de liquide baladeur dans l’estomac.

Lundi 3 Août ; grand beau, baignades, balade, taverna, ouzo, bricolage à bord (graissage du guindeau) dans cette très belle baie Vathi de Sifnos.

Mercredi 5 Août. Le mouillage est superbe dans cette petite baie de Kolitzani, juste au Sud du port d’Ios ; eau cristalline, quelques belles villas grecques sur la colline, une petite plage presque déserte. Nous y sommes arrivés hier de Sifnos par une jolie brise de NNE poussant Balthazar au petit largue. Après la voile musclée dans le meltem, la voile plaisir dans une jolie brise. C’est çà la voile en Méditerranée.

Le temps est venu pour Anne-Marie de rentrer en France. Marseille-Bonifacio, puis Venise, la Croatie, la mer Ionienne et les Cyclades, suffisent à satisfaire son désir de voyages, de chaleur et de mer. Elle repart en bonne forme, en ayant parfaitement supporté cette longue croisière et ayant beaucoup nagé. Son plaisir maintenant sera de retrouver la fraîcheur et la verdure de Meudon, de passer la semaine du 15 Août dans la belle propriété de Christian, mon frère, à Chesley en Bourgogne, puis de retrouver ses fils et Grégoire, un de nos petit fils toulousains venant en stage à Paris.

Grâce à Dimitrios, jongleur sur Internet dans une mini agence de voyage de la chora d’Ios, nous avons pu organiser son voyage de retour. Désormais interdite d’avion il lui faut trois jours pour faire son chemin à basse altitude : départ ce matin 7 Août à 11H20 par le ferry rapide Seajet, catamaran à gueule de requin, propulsé par de puissantes turbines, qui l’emmène à Athènes via Santorin, Car climatisé d’Athènes à Patras ce soir même, nuit à l’hôtel à Patras, ferry demain en fin d’après midi lui faisant faire la traversée de nuit de Patras à Ancône, après demain train pour Milan, puis train de nuit Milan-Paris pour arriver le 10, fraîche et dispose je l’espère à Paris. Comme je le lui ai suggéré elle a le temps, comme Mme de Sévigné, d’écrire une lettre relatant son voyage. Ces circonstances nous rappellent l’efficacité incroyable de l’avion qui a révolutionné nos voyages, ce dont nous ne nous rendons plus compte aujourd’hui. Quelques heures d’un vol direct pour trois jours de pérégrinations. Etreinte sur le quai, gros baisers et bon voyage Anne-Marie ma chouchoute, à très bientôt.

De la terrasse du café où nous sirotons une Mythos (bière grecque), terrasse surplombant la falaise, nous embrassons la vue de l’immense caldeira et, tout en bas, presque à nos pieds, nous voyons Balthazar mouillé sur ces deux aussières bien tendues. C’est Samedi 8 Août, il est midi et nous sommes revenus ici pour montrer l’exceptionnelle Santorin à Laurent. Tout à coup, au cours de notre conversation, horreur ! de notre nid d’aigle je vois Balthazar ayant la taille d’une maquette éviter de l’avant vers les rochers, n’étant plus retenu que par son amarre arrière. JP et moi nous ruons dans le téléphérique immédiatement à côté de notre terrasse ; que les minutes sont longues alors lorsqu’il faut attendre que la benne s’ébranle !

Miracle, alors que la benne descend nous apercevons plusieurs gaillards en maillot de bain s’activant déjà sur le pont pour remettre en place en dévidant le rouleau de 100m l’aussière rompue. Quand nous arrivons en courant le long du quai ils sont déjà en train de la raidir aidés par le dinghy d’un voilier voisin poussant au moteur la proue pour l’écarter des rochers. Quand nous sautons du zodiac sur Balthazar je n’ai plus qu’à donner quelques coups de propulseur d’étrave pour achever le travail.

Quelle chance d’avoir eu cette rupture au moment où des cuisiniers et matelots d’un gros bateau de croisière étaient venus se baigner là, cinq gaillards sportifs et marins qui ont su comment très rapidement réagir, aidés par un couple venu d’un voilier voisin en dinghy avec son moteur hors bord. Je remercie vivement avec deux bouteilles de champagne l’équipe qui a sorti Balthazar d’un bien mauvais pas. Hourra de cet équipage improvisé et bon enfant.

Balthazar remis en sécurité il me faut maintenant comprendre ce qui a pu se passer. La rupture de l’aussière n’est pas intervenue en raguant dans le chaumard. Elle s’est produite au droit du taquet pourtant bien arrondi auquel l’aussière était frappée comme l’atteste le bout resté tourné autour du taquet. La rupture en traction est nette, toutes les fibres rompues nettes et ouvertes en pétale. Mon aussière en polypropylène flottant, est donnée par Cousin, son fabricant, pour une rupture à 7 tonnes. Mes aussières sont en bon état après six années d’usage normal, enroulées sur des tambours sous housse boulonnés sur les balcons arrière pour les protéger des UV. Au virage d’un taquet, les fibres externes étant plus tendues que les fibres internes, on admet une perte de l’ordre de 30%,(comme pour un nœud d’ailleurs). Même si j’admets en outre une baisse par vieillissement et usure de 10 à 15% il n’y a guère de doutes à avoir, mon aussière a dû subir une traction de plusieurs tonnes pour se rompre. Comment est-ce possible ? Le vent latéral était faible mais le ressac induit par les sillages des vedettes amenant plein pot les croisiéristes au téléphérique ou aux mules était important par moments, sollicitant fortement les aussières par les forces d’inerties sur mon canote de 27 tonnes. Ce grand couillon de capitaine avait oublié que sur une aussière tendue une traction latérale même modeste induit une tension dans l’aussière très amplifiée, comme le savent les archers bandant leur arc ; c’est d’ailleurs le geste que nous faisons en petit dériveur pour étarquer sans l’aide d’un winch une drisse : traction perpendiculaire à la drisse en bloquant celle-ci sur un taquet puis reprise rapide du mou en relâchant la tension et reblocage. Un petit calcul vectoriel que je n’avais jamais fait m’indique qu’une force perpendiculaire latérale F induit dans une drisse ou aussière une tension T si l’angle de déflexion à son point d’application est α, tel que : T= F/2 sin(α/2)

Si, ce qui est le cas, la tension initiale est importante (aussières AV et AR raidies au winch pour limiter le déport latéral avant de toucher les rochers) et l’aussière peu élastique (ce qui est le cas du propylène), l’angle de déflexion est faible. Pour 5° T est voisin de 12 fois F, pour 10° 6 fois F, pour 20° 3 fois F, pour 30° 2 fois F. C’était donc idiot de laisser le bateau retenu tête et cul par une aussière AV et une aussière AR assez fortement prétendues. Cette situation est trop vulnérable à une poussée transversale, vent fort (le temps était calme) ou ressac latéral important (ce qui était le cas).

Cette fois-ci l’avertissement est sans frais, seule la robuste dérive à moitié relevée est égratignée mais la prochaine fois…..

Comme nous le confiait Jean-Luc Lagardère, aux dirigeants du groupe éponyme : « j’ai fait beaucoup de conneries dans ma vie mais jamais deux fois ». C’est entendu on ne m’y reprendra pas ! J’aurais dû quand même y penser.

Nous retrouvons comme convenu Mimiche, Hedwige et Laurent, que nous avions quittés précipitamment en haut du téléphérique, sur la plage d’Akrotiri, au Sud de l’île et à l’extérieur de la caldeira, devant laquelle nous avons mouillé. Autour d’un ouzo il et elles nous racontent la visite du site archéologique d’Akrotiri qui se situe là, juste au-dessus de la plage. Ce sont les Français partis travailler au percement du canal de Suez qui ont pensé les premiers que le sous-sol de Santorin pouvait recéler des trésors archéologiques. Venus pour y prendre de grandes quantités de pouzzolane destinées à recouvrir et étancher les parois du canal, ils éveillèrent l’attention d’archéologues qui fouillèrent à Akrotiri. Comme à Pompéi l’épaisseur des cendres volcaniques (plusieurs dizaine de mètres) qui ensevelit la cité a permis de conserver les ruines à l’abri du temps. Il y avait là, à l’époque de la civilisation minoenne (de 2000 à 1450 av. J.C environ), une ville prospère avec des maisons à trois étages aux murs peints de fresques délicates. Des jarres et des amphores dont certaines n’ont pas été encore ouvertes contenaient des stocks de denrées. Une guide très cultivée a su leur faire revivre l’histoire de cette cité engloutie sous les cendres. A la différence de Pompéï on n’a trouvé aucun squelette ni objets de valeur. Des éruptions ayant eu lieu avant il est très probable que la ville avait été désertée avant la grande explosion.

Il est 8h du matin. Le silence et le calme se sont installés. Nous venons de mouiller dans une eau turquoise, sur fond de sable, dans le site magnifique de la baie (ormos) Frangos. A bâbord une presqu’île, petite colline de rochers et sable couverte de bouquets de pins et de touffes de maquis. Devant nous une superbe plage, ce qui est rare en Grèce, isthme de sable presque submergé reliant la colline à une petite dune elle aussi parsemée de touffes de maquis évoquant la mer de sable à Fontainebleau, à tribord, fermant la baie, des collines rocheuses couvertes de maquis. Que le bain est bon alors que les cigales démarrent leur stridulation et que le soleil monte dans le ciel d’azur.

Nous sommes au sud de l’île Elafonisos, toute proche de Cythère et du cap Maleas, extrémité SE du Péloponnèse (le doigt le plus oriental des trois doigts du Péloponnèse).

Hier, dimanche 9 Août, nous avions mis à la voile depuis Santorin, cap à l’ouest, faisant route au près bon plein tribord amure par une petite brise de NNW .

Laurent, un peu impressionné d’avoir à assurer seul son quart de nuit, avait bien répété avec moi à 6 reprises comment faire la surveillance radar, la surveillance AIS et le tour d’horizon régulier avec ses yeux, avec la consigne de réveiller le capitaine au moindre souci (réglage de voiles, route de collision avec un navire…).

Laurent tu m’as confié quelques jours après en quittant le bord que tu avais été surpris que je te confie cette responsabilité vu ton inexpérience. Mais j’avais bien vu le sérieux avec lequel tu apprenais à te servir des instruments, la vigilance avec laquelle telle une vigie tu annonçais « un bateau à 10heures » que tu localisais souvent le premier avec ta vue perçante, et le sang froid avec lequel tu regardais les choses. J’avais confiance que tu me réveillerais en cas de souci sans attendre une situation critique. D’ailleurs, avec ta casquette noire, ta chemise noire impeccable à manches longues et ton short noir tu avais l’allure d’un amiral de la marine canadienne quand tu te tenais droit et imperturbable le regard braqué sur l’horizon dans l’ouverture de la capote que nous avions ouverte pour accroître la ventilation dans cette mer chaude.

Mardi 11 Août, nous venons de mouiller en fin d’après-midi dans un ancien repaire de pirates à Kaio. Baie bien protégée par les avancées rocheuses qui rétrécissent la passe d’entrée, entourée de pentes raides et de montagnes, baie formée de trois anses en forme de trèfle. En quittant à regrets l’île d’Elafonisos après la baignade du matin une agréable marche au près par mer belle et brise de SSW modeste s’était progressivement transformée en louvoyage pénible dans une brise virant à l’Ouest, donc de bout sur notre route, forcissant à force 5 puis force 6. En approchant sous les montagnes de la péninsule du Mani (le doigt central du Péloponnèse) des rafales brutales la renforçait par moment (effet catabatique du vent franchissant une crête et accélérant dans les descentes raides).

Le site est austère mais a beaucoup de caractère. Sur la crête du col, bien dans l’alignement de la passe, deux tours maniotes, tours carrées construites en pierre, font toujours le guet. Au fond des anses, deux plages sont désertes, la troisième est construite de quelques constructions récentes formant un petit hameau de pêcheurs. Les villages anciens sont perchés sur les hauteurs ; leurs maisons carrées en pierre, à toits plats et en forme de tours avec de petites fenêtres leur donnent un air sévère, presque hostile comme il convient à ces anciens repaires de brigands des mers.

La région du Mani, habitée par des gens farouches, n’a jamais pu être soumise ni par les Vénitiens ni par les Turcs. Peut-être ont-ils conservé les gênes guerriers de Sparte, dont Ythion, port maniote voisin, était le port principal.

Finalement nous trouvant bien là nous y passons deux nuits ; relâche, petits travaux, déjeuner à la taverne sur la plage dirigée par une femme avenante et énergique, visite par un joli sentier de la petite chapelle byzantine qui domine la passe d’entrée, arrêt interloqué devant un petit monument aux pirates, avec à leur tête un certain Katsonis, saluant leur engagement lors de la guerre d’indépendance. Vous en connaissez vous des monuments à la gloire des pirates cruels, sans foi ni loi, mettant périodiquement à feu et à sang les villages et villes des côtes méditerranéennes ?

La pianiste et la violoncelliste débutent le concert qu’elles donnent en plein air ce Jeudi soir 14 Août par l’Ave Maria de Gounod. J’ai alors une pensée pour ma Grand’Mère d’Allest que je n’ai pas connue et dont elle était la filleule. J’essaye alors de me la représenter pendant que les musiciennes s’échauffent, en réunissant mes souvenirs des vieux albums de famille et de ce qu’en disait mes parents ainsi que mes frères et sœurs aînées. Nous sommes réunis dans un beau parc arboré, rempli de lauriers roses et fleurant bon le jasmin. Il domine la plage de Zanga, au pied des remparts du puissant fort construit par les Vénitiens sur le promontoire dominant la jolie ville de Koroni. Balthazar, mouillé dans sa petite rade protégée par un long môle, nous a amené là au milieu de l’après-midi, après avoir doublé le cap Tainaron (cap Matapan), extrémité du doigt central du Péloponnèse et traversé le golfe de Messénie. Nous avons définitivement quitté le monde aride de la mer Egée. Ici nous retrouvons non sans plaisir des montagnes vertes, cultivées et boisées. Comme vous l’avez certainement reconnu Tainaron est l’antique Tenaron où les Anciens localisaient l’entrée des Enfers. Au loin, dominant le Nord du golfe, nous distinguons la chaîne du Mt Taygète. Petite étape parcourue à la voile puis au moteur dans une brise évanescente.

Les quais du port sont très vivants le soir mais nous préférons flâner et ouzoter dans la petite rue marchande parallèle au quai, rejoindre les Grecs attablés au café, exclusivement entre hommes bien entendu comme il se doit autour de la Méditerranée, buvant l’ouzo presque sec dans des petits verres, comme on boit le Pastis à Marseille. Nous les touristes, on se le boit dans un grand verre, l’ouzo versé sur deux glaçons complété par de l’eau fraîche à ras bord. La soif quoi. Eux ils boivent sans soif.

En bateau comme en montagne la bonne décision est parfois de faire demi tour quand les conditions sont mauvaises. En quittant Koroni nous devons passer le cap Akritas, extrémité du troisième doigt, le plus occidental, du Péloponnèse. La brise d’Ouest se renforce en s’engouffrant entre le cap et la grosse île Venétiko qui le déborde. Trois solutions : galérer en tirant des bords pour forcer le passage de ce soufflet de forge dans une mer rebelle, lames raides et courtes, tirer un très long bord au large en passant à l’extérieur de l’île Venétiko et de la chaussée de roches qui la déborde ou bien aller mouiller à l’abri devant une plage, se baigner, manger et attendre que la brise d’Ouest faiblisse. Devinez le choix unanime de l’équipage, qui partait stoïquement à l’attaque sans rien dire, lorsque le capitaine présente les alternatives? La baignade fut très bonne.

L’après-midi la brise faiblit effectivement et le cap est passé plus confortablement. La petite brise de SW nous permet de faire route à la voile sur Methoni que l’on aperçoit au loin, plus précisément la grosse tour turque construite sur les roches débordant les impressionnantes fortifications vénitiennes à l’extrémité du cap Soukouli. Ce vaste fort abritait une importante garnison et protégeait à ses pieds, à l’abri des vents d’Ouest, une flotte de galères tapies au milieu des récifs. Methoni, avec Koroni proche à l’Est, était surnommée « l’œil de la République » de Venise qui contrôlait la route maritime autour du Péloponnèse avant que les Turcs s’en empare.

Sans le vouloir je réalise que notre croisière nous a fait faire le tour des principales places fortes et ports de galères qui permirent à la Sérénissime d’établir et maintenir sa puissance commerciale et militaire pendant plus de quatre siècles sur les rives italiennes et slaves de l’Adriatique et les côtes grecques de la mer ionienne. Cette inoubliable tour carrée turque à deux étages surmontés d’une coupole, reliée par une courte digue au fort vénitien symbolise bien l’affrontement de la Sérénissime et de l’empire Ottoman.

Nous n’entrons pas dans le port de pêche mais préférons aller mouiller devant la belle plage, juste à quelques encablures à l’Est, dans une eau turquoise, propre et plate car bien protégée de la mer d’Ouest par le long promontoire fortifié. Le site de cette petite cité balnéaire, fréquentée quasi exclusivement par des familles grecques, est superbe. La nuit, le jeu d’ombres et de lumières éclairant la tour turque et les fortifications vénitiennes donnent profondeur, mystère et un caractère tragique à l’ancien et meurtrier face à face.

Du bateau nous entendons ce matin le chant du Pope célébrant le 15 Août dans la petite chapelle byzantine qui se dresse juste en retrait de la plage. Après la baignade du matin, visite des fortifications. Miguel de Cervantès, alias le manchot de Lépante où il perdit une main (en 1571 donc) aurait fait un séjour dans les sombres cachots de cette tour turque battue par les flots après avoir été capturé en 1575 sur le chemin du retour par les pirates alliés des turcs. Il fut ensuite retenu prisonnier à Alger par les barbaresques avant d’être enfin racheté par Madrid en 1580. Retour de Lépante 19 ans après. Quelle aventure ! Ce qui n’empêcha pas ce soldat d’écrire ensuite le premier roman moderne et fit de Don Quichotte l’un des plus célèbres personnage de fiction.

Après quelques courses et un rafraîchissement sous une tonnelle de la petite cité fleurie appareillage à 13h pour une courte étape (8 milles) nous conduisant dans l’ormos Navarinou, alias baie de Navarin, où se niche la petite cité de Pylos (Navarino).

Un puissant fort construit par les ottomans après leur défaite de Lépante dirige ses canons sur la passe d’entrée large d’un peu plus de 1000m de cette vaste baie fermée. Imaginez vous dans ce fort en fin de matinée du 20 Octobre 1827. Le temps est clair et il souffle une petite brise du Sud. La flotte turque de l’empire ottoman est mouillée là avec les navires de sa Province d’Egypte et de ses Régences (les pirates alliés) de Tunis et d’Alger. Entre 80 et 90 navires mouillés en arc de cercle face à la passe d’entrée en y concentrant le tir éventuel de leurs quelques 3000 canons et la force de leurs quelques 30000 hommes d’équipage pour impressionner la flotte des puissances qu’elle attendait. Soudain vous apercevez venant du large une flotte britannique sous le commandement de l’amiral Codrington, française sous le commandement de l’amiral de Rigny et russe sous le commandement de l’amiral Van Geyden, réunissant seulement 28 navires avec seulement un tiers des canons et des hommes d’équipage ottomans. Codrington qui commande la flotte alliée a le culot de décider d’entrer et de venir mouiller au milieu, la musique jouant sur le pont (à la suite du traité de Londres de Juillet de la même année les pays n’étaient pas censément en guerre) mais les sabords à demi ouverts. Selon le rapport de Codrington « la bataille sanglante et dévastatrice se poursuivit avec furie et sans faiblir durant quatre heures… ». La supériorité des canons et canonniers de la force alliée et probablement quand même un certain effet de surprise fit qu’il y eut 60 navires détruits côté ottoman contre aucun coulé côté des puissances, 174 morts et 475 blessés côté des puissances contre 6000 morts estimés et 4000 blessés côté ottoman. A la suite de cette victoire écrasante mais cette rupture sans prévenir du traité de Londres vieux de quelques mois l’Angleterre exprima seulement des regrets auprès d’Ibrahim Pacha avec qui bien sûr elle n’était toujours pas en guerre. Ah ! la perfide Albion !

Quelques mois plus tard la France liquida ce qui restait de l’armée d’Ibrahim Pacha dans le Péloponnèse par l’expédition de Morée et la Grèce fut libre.

Pylos n’a pas changé depuis notre dernière visite avec Marines il y a près de 17 ans. Une marina bien protégée mais en déshérence (pas de point d’eau alors que l’eau douce descendant des montagnes bouillonne dans le port, pas de borne électrique, pas de taxe non plus, personne ne vient nous voir). Mais une petite cité bien sympathique, une délicieuse place à l’ombre fraîche de deux arbres

( écorce de mûrier, feuilles proches de l’érable, boules de platane, deux gros arbres quoi) qui étendent leurs énormes branches à l’horizontale en couvrant plus de la moitié de la place. Elles sont si grandes que certaines sont consolidées par des câbles discrets. Que c’est bon l’ouzo sous leurs branches au milieu des familles grecques animées. A deux pas de nos tables un petit obélisque à trois faces manifeste la reconnaissance de la Grèce à Codrington, de Rigny et Van Geyden, leur portrait sculpté figurant sur chacune des faces, qui la libérèrent d’une manière inespérée alors qu’elle était en train de perdre sa guerre d’Indépendance.

Demain nous irons mouiller au Nord de la baie, sous l’antique Pylos, pour profiter de la baignade dans une belle eau turquoise, de la nature et de la brise pour mieux supporter la chaleur. Puis, cap à l’Ouest sur la Sicile en traversant la mer Ionienne après qu’Hedwige, Mimiche et Laurent quittent le bord pour rejoindre leurs pénates et que Jean-Jacques ait embarqué.

Nous dirons au revoir à la Grèce, mère de notre culture, racine de notre alphabet et de notre langue, adieu à tes philosophes, tes mathématiciens, tes scientifiques, tes médecins, tes poètes et romanciers, tes pythies, ta mythologie, Dans quel monde serions-nous sans vous ? Oui Grèce tu nous coûtes très cher actuellement mais on t’aime bien, même beaucoup avec la gentillesse de tes habitants. On te doit tant.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages

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Equipage de Balthazar :

Jean-Pierre et Anne-Marie (jusqu’à Ios), JP et Mimiche, Hedwige, Laurent
Léveillé